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Les Derniers Jours de l'Hiver : «J'ai sincèrement essayé de m'effacer»

Les Derniers jours de l'hiverNous avons retrouvé de passage à Paris Mehrdad Oskouei, le réalisateur iranien de Les Derniers Jours de L'Hiver autour d'un café et de quelques petits gâteaux. A noter que le réalisateur sera présent pour débattre avec le public suite à la projection de son film Dimanche 25 novembre à 20h30 au cinéma parisien le Saint-André des Arts.

 

Le public français ne vous connaît pas encore très bien, voudriez-vous commencer par nous raconter comme vous êtes devenu documentariste ?

Quand j'étais très jeune, je jouais au théâtre puis j'ai commencé la photographique. A mesure que je maîtrisais de mieux en mieux l'appareil, j'ai été amené à aller un peu partout en Iran où j'ai rencontré beaucoup de personnes très différentes. A un moment donné, je me suis rendu compte que dans toutes mes photographies il y avait la présence de l'être humain et que c'était cela qui m'intéressait. Je ne voulais plus être devant l'objectif mais derrière pour écouter tout ce que les gens racontent. J'ai donc étudié le cinéma à l'université et j'ai appronfondi cette première impression que j'avais eu : la vie, ce qui arrivait aux gens était beaucoup plus fort que tout ce que je pouvais imaginer et créer dans mon esprit. En 1999, j'ai fait un film documentaire qui s'appelait My Mother's Home Lagoon. Ce film a eu beaucoup de succès dans les festivals du monde entier. J'ai compris alors que je pouvais à travers un cinéma documentaire raconter les histoires des gens. Depuis je réalise des films documentaires et j'enseigne également le documentaire et la photographie que je continue également de pratiquer. Beaucoup de gens me disent : pourquoi ne fais-tu pas de fiction ? Je pense simplement que je suis un documentariste et que c'est la voie dans laquelle je dois continuer.

 

Les Derniers jours de l'hiverA propos de Les Derniers Jours de L'Hiver, comment vous est venue l'idée de vous intéresser à ces enfants en maison de correction ? Et pourquoi avoir choisi cette période particulière de l'année ?

Quelques années auparavant, j'avais déjà fait un documentaire dans ce centre de correction. J'avais attendu six mois pour faire ce film parce que je voulais le tourner en même temps que la Coupe du Monde de football et un jour avant j'ai eu l'autorisation. Après le tournage, j'ai entendu que les responsables du centre voulaient accompagner les jeunes en voyage au bord de la Mer Caspienne. J'avais vraiment envie de les suivre mais je n'ai pas obtenu l'autorisation. J'ai dû attendre quatre ans pour pouvoir les filmer durant un voyage.

 

Vous avez eu plus de difficultés pour les autorisations concernant le voyage que pour celles pour rentrer dans le centre ?

S'il a fallu attendre pour cette deuxième autorisation, ce n'est pas à cause du voyage, c'est parce qu'elle concernait d'autres enfants, les plus jeunes et que je voulais que ça concorde avec un moment où ils iraient à la mer. Vous savez, mon premier film avait eu du succès, l'UNICEF de Genève et de Syrie avaient apprécié et cela a facilité par la suite l'obtention d'autorisations de tournage, deux semaines en l'occurence pour Les Derniers Jours de l'Hiver.

 

Vous avez choisi de nous concentrer seulement sur les enfants et leur point de vue, vous ne vous entretenez jamais avec leurs responsables, ni aucun adultes qui sont toujours au second plan, pourquoi ?

Mon idée était la suivante : pourquoi ces enfants sont-ils là ? Je ne voulais pas faire un film concernant le centre ni les éducateurs. Néanmoins durant le voyage, j'ai pu apprécier leur présence. J'ai filmé le responsable en chef, mais j'ai remarqué qu'il voulait souvent se montrer mieux qu'il n'était, j'ai donc supprimé ces passages.

 

Comment se sont déroulées vos relations avec les enfants ? Pouvez-vous nous en dire dire sur la scène très forte et très perturbante du jeu du tribunal ? J'ai compris que les enfants l'avaient improvisé pour vous.

Les Derniers jours de l'hiverCe n'était effectivement pas du tout dans le programme. J'étais en train de filmer un autre enfant, et le petit Kurde a dit : «Ah ! Qu'est-ce qu'on s'ennuie ! Venez on va jouer au Juge !». Je l'ai appelé et je lui ai demandé : «Qu'est-ce que c'est que cette histoire de jouer au Juge ?». Il m'a répondu que les membres de l'UNICEF étaient venus une fois ici et leur avaient demandé de raconter comment ils avaient été arrêté et placé ici. Et à ce moment-là ils leur ont joué le jeu du Juge. De mon côté, j'ai dit à mon chef-opérateur et à mon ingénieur du son, qu'il ne fallait absolument pas intervenir, juste les suivre. Ça a duré deux heures et demi. Le résultat, une fois monté, c'est ce que vous avez vu.

 

C'est un moment très impressionnant où ces enfants deviennent des acteurs, presque des metteurs en scène de leur propre existence. Comment avez-vous réussi à amener un moment comme ça dans votre relation avec eux ?

J'ai sincèrement essayé de m'effacer. Quand ils se sont mis en route, ils continué selon la mécanique de leur jeu. Ils se collaient des papiers pour faire les épaulettes des soldats indiquant leur grade. Ils se répartissaient les rôles. De notre côté, nous n'avons rien fait, seulement filmer. On a essayé qu'il n'y ait pas de trace de nous. Si c'est très touchant pour vous, c'est parce que c'est la force de leur expérience que vous voyez.

 

Ce n'est qu'une impression mais par moments, on se sent presque dans un film de fiction classique, un film de prisonniers ou de guerre, avec une compagnie d'hommes qui se vantent de leurs exploits passés, ou bien partagent leurs rêves concernant leur vie future, celle qu'ils espèrent avoir après avoir purgé leur peine ou après leur service militaire, une fois la guerre finie. Tout cela alors que le public sait bien qu'au sein du groupe une majorité soit va rester ou retourner en prison, soit va laisser sa vie sur le champ de bataille. Et soudain c'est le choc, on revient au documentaire : ce n'est pas une fiction mais c'est la réalité, ce ne sont pas des hommes mais des enfants.

Sincèrement, moi-même j'étais épaté comme vous par leur capacité à se raconter, à se prêter au jeu d'être filmés. Il est parfois arrivé aussi qu'ils se montrent assez agressifs. Dans la scène du jeu du Juge, à plusieurs reprises ils frappaient celui qui joueait l'accusé assez violemment. J'ai dû élaguer certains passages pour éviter de focaliser l'attention du spectateur seulement là-dessus.

 

Ce qui est intéressant, c'est que le moment où vous vous effacez le plus (même s'ils jouent la scène pour vous), où vous parvenez à faire du pur documentaire, vous filmez non seulement des témoignages mais un évènement, une reconstitution, et donc de la fiction qui revient du réel, de l'imaginaire et de l'expérience des enfants. Vous connaissez peut-être la citation fameuse de Jean-Luc Godard : le documentaire aux palestiniens, la fiction aux israéliens – c'est-à-dire le documentaire pour les victimes, dépourvus de certains pouvoirs ; tandis que la fiction revient aux dominants, aux envahisseurs, capables de créer de l'illusion, du rêve.

Je pense en tant que documentariste, que mon devoir est de transmettre la voix de ceux qui, en eux-mêmes, n'ont pas leur propre voix. Il en faut dans chaque pays. Le monde n'a pas seulement besoin de rêve, surtout ceux qui sont loin de la réalité comme l'industrie cinématographique d'Hollywood, de Bollywood. Les Derniers jours de l'hiverDans l'histoire d'amour classique par exemple : ils proposent une question – telle personne aime telle autre mais ils sont différents, comment faire ? – mais toujours un faux problème dont la solution sera toujours un peu trop facile – les divergences seront simplement effacées et on a occupé, diverti le spectateur entre temps. Tandis que nous, documentaristes, nous sommes contraints d'aller au coeur des difficultés, des problèmes qui existent sans pouvoir leur trouver une solution simple. Et, par le local, ce sont toujours des problèmes internationaux que l'on pose. Des gamins comme ceux que je filme, ce n'est pas seulement un problème en Iran, c'est un problème des enfants de ce genre dans le monde entier. Depuis une dizaine d'années, le documentaire a su attirer l'attention du public. Si l'on parvient à faire de bons documentaires, nos responsables, nos politiciens, pourront peut-être prendre conscience de ces problèmes que nous soulevons, et peut-être pourront-ils y apporter des solutions. Les documentaristes, en Iran mais partout d'une certaine manière, sont tout de même limités, ils ne peuvent pas franchir certaines frontières. Si on avait pu on aurait fait quelque chose de plus fort mais ce qui compte c'est d'avoir fait entendre notre voix.

 

Le film a déjà reçu le prix du meilleur documentaire au Festival International du film oriental de Genève, le Grand Prix Jeunesse au festival International du Documentaire de Création de La Rochelle et enfin le prix Blackberry du Festival international du documentaire à Amsterdam.

 

Retrouvez notre critique ici.

 

Par Léo Pinguet


Par Léo Pinguet (21/11/2012 à 14h58)
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