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Au-delà des Collines- Cristian Mungiu : «c'est important de respecter tous les points de vue »

Au-delà des CollinesNous avions rencontré Cristian Mungiu en septembre pour lui parler de son imposant Au-delà des collines qui nous avait illuminé notre Cannes. Entretient intime et intense avec un réalisateur exigeant qui envisage le cinéma comme un moyen d'agir sur le monde et qui a une haute estime de ses spectateurs.

 

Votre film est basé sur une histoire vraie, qu’est-ce qui vous a le plus attiré dans cette histoire, l’aspect religieux, la cruauté humaine ou l’histoire d’amour ?

Le film est inspiré par deux livres qui ont été écrits à partir de l’histoire vraie, par une journaliste roumaine, Tatiana Niculescu-Bran, qui travaillait à la BBC à cette période, alors entre le fait divers qui m’a intéressé, que j’ai découvert dans la presse, et le film il y a un niveau subjectif de quelqu’un qui s’est vraiment documenté pendant plusieurs années pour voir comment les choses se sont passées. Mais si j’ai décidé de faire un film dessus, c’est que j’ai considéré que c’était une histoire qui parle des choix personnels, qui sont très importants, mais qui a aussi plusieurs niveaux. Ça parle aussi de la société roumaine d’aujourd’hui, de la société en générale et de l’indifférence qu’on y trouve. Mais ça parle aussi de la place de la religion dans la société aujourd’hui, en particulier de la religion orthodoxe, mais pas seulement, ce n’est pas que cela, parce que je crois que si on parle de comprendre la religion précisément, ça peut être très générale. C’est pour toutes ces raisons que j’ai considéré que le film était assez complexe pour que je passe deux ans, trois ans, avec le projet.

 

Vous parlez de religion, aviez-vous la volonté de faire un film pour dénoncer l’indifférence face à ces groupes extrémistes ?

Au-delà des CollinesJe crois que ce n’est pas très bien pour un film d’avoir des buts si précis que ça, de vouloir dénoncer des choses, un film finalement doit raconter une histoire, être très honnête avec les moyens que lui donne le cinéma, c’est ça le but d’un film. Le gens après voient le film et peuvent avoir leur propre opinion sur la religion, décider eux-mêmes qui ils considèrent comme coupable dans cette histoire par exemple, mais je ne crois pas qu’un film doive tirer les conclusions lui-même. Le film doit leur montrer ce qu’il s’est passé, leur donner toutes les informations, leur parler des circonstances exceptionnelles quand les personnages ont pris leurs décisions. Mais j’essaye de ne pas généraliser si c’est possible, parce que les gens peuvent alors considérer que toutes les religions sont comme ça, que tous les prêtres sont comme ça, que toutes les jeunes filles élevées en orphelinat sont comme ça, le film ne peut pas généraliser, il n’a que la capacité de parler des petites histoires et parfois ces petites histoires permettent d’engendrer un débat plus général.

 

On sent que vous ne jugez pas les personnages, qu’ils ne sont pas intrinsèquement mauvais, que ce sont les circonstances qui en font ce qu’ils sont. Vous a-t-il été difficile de ne pas les juger, de vous imposer une distance par rapport à ce qu’ils avaient fait ?

Quand tu écris tu dois être honnête avec tous les personnages, je me suis décidé quand j’ai commencé à écrire de renoncer à penser aux gens réels et de fictionnaliser mes personnages. Ce n’est pas bien quand tu es scénariste de partir avec un parti pris, de considérer que tu es sais déjà qui est coupable, qui sont les bons personnages, qui sont les mauvais, on ne fait pas des films avec des personnages totalement bons ou totalement mauvais. On essaie de saisir la complexité de la vie et la vérité. J’ai donc essayé de comprendre, de me placer dans la position de tous les personnages impliqués, parce que si tu es religieux tu vois l’histoire d’une certaine manière, si tu es médecin, tu prends d’autres décisions. C’est important pour moi de respecter tous les points de vue, de laisser les gens avoir leur propre conclusion en regardant le film, avec leurs propres convictions.

 

Au-delà des CollinesVous avez dit que c’était le film le plus difficile que vous ayez fait, pourquoi exactement ?

Pff…parce que le film est très violent, je ne parle pas d’une violence extérieure. C’était difficile pour les comédiens et pour moi aussi de faire des scènes comme ça. J’ai travaillé avec des gens très sympas, mais sur le plateau on devait faire des choses très agressives, violentes et c’était difficile parce qu’ il y a une très grande différence entre les opinions, les choix personnels des comédiens et leur position dans le film et, ça, parfois, c’était compliqué. Bien-sûr nous avons beaucoup parlé de la différence entre la réalité et la fiction, mais parfois quand toi tu dois être violent en tant que personne, la frontière entre toi comme comédien et toi comme personne, n’est pas assez claire. En plus nous avons tourné en hiver, c’était un très long tournage, moi je tourne en plan-séquence, je demande aux gens de tout savoir en détail, je tourne 30, 40 prises…C’est compliqué, ça fatigue les gens, beaucoup.

 

On sent cette rigueur dans la composition des plans, qui ressemblent parfois à des tableaux de grands maîtres, est-ce lié au sujet ? Vous êtes-vous dit que pour décrire la vie d’un monastère il fallait cette rigueur ?

J’ai utilisé ce genre de tournage pour 4 mois, 3 semaines et 2 jours aussi, ça fait partie de ma façon de comprendre le cinéma à ce moment là de ma carrière, je ne sais pas ce qu’il va se passer dans quelques années, mais en ce moment ce que je veux c’est garder une distance. C’est-à-dire que je trouve la meilleure position de caméra pour voir ce qu’il se passe, mais je ne veux pas, par exemple, couper pour dire aux gens que j’élimine une portion de choses pas importantes. Dans la vie réelle tout est important on n’élimine pas les choses qui ne le sont pas et je veux garder ça dans le film. En même temps je ne veux pas montrer aux gens qu’il y a des choses plus importantes, mais le montage est une façon de voir la présence du réalisateur qui te dit que maintenant le gros plan de telle chose en fait une chose plus importante. Je ne veux pas faire ça, je veux respecter le public, je veux lui dire que c’est sa responsabilité de voir, de comprendre ce que je lui donne. C’est pour ça aussi que je n’utilise pas de musique dans le film, on enregistre les choses comme elles se passent dans la vie réelle.

 

On dit que vous êtes un réalisateur exigeant avec votre public, êtes-vous d’accord avec ça ?

Au-delà des CollinesExigeant dans le sens que je respecte le public. Je crois vraiment que si on responsabilise les gens, on leur dit qu’ils ont les moyens de comprendre, juger seuls on leur permet de faire des choix. Je ne crois pas que c’est bien d’imposer un point de vue, même si tu en as toujours un en tant que réalisateur, mais c’est important pour moi de trouver une façon de dire l’histoire pour laisser les gens libres du choix final. Moi ce que je fais, c’est que je respecte le point de vue de tous les personnages, je donne beaucoup d’informations, de détails, sur le contexte, les circonstances qui les ont poussées à prendre ces décisions, mais finalement, je laisse les gens réfléchir et comprendre l’histoire par eux-mêmes.

 

Oui, vous considérez votre spectateur comme étant quelqu’un d’intelligent.

Oui, intelligent, responsable et qui est capable de comprendre l’essentiel de l’histoire que j’amène.

 

Il y a une grande importance du temps dans le film, il devient même un autre personnage finalement, c’est avec lui qu’arrive l’issue tragique. Pensez-vous que le film aurait pu dire tout ce qu’il avait à dire sans ces deux heures et demie?

Oui, j’ai commencé par écrire un scénario qui faisait 240 pages. C’est énorme c’est deux fois plus long qu’un film de deux heures, c’est quatre heures environ. Mais j’avais besoin d’être sûr que tous les détails de cette histoire soient présents dans le film. Il parle de beaucoup de choses, ce n’est pas seulement un film sur une relation entre deux filles, c’est un film sur la relation entre une de ces filles et Dieu, sur la relation entre l’église et ce prêtre. Je parle aussi des superstitions, de la relation entre la foi et l’église comme institution, tu ne peux pas avoir autant de niveaux de lectures dans un film sans leur donner le temps de se développer. J’avais alors besoin de beaucoup de pages. J’ai quand même coupé une demi-heure, je considérais que c’était une bonne durée pour le film, je sais que c’est tout de même assez long, mais sans avoir tous les détails qui sont présents dans le film, c’est possible de ne pas bien comprendre la situation.

 

Au-delà des CollinesDans votre film précédent 4 mois, 3 semaines et 2 jours vous parliez de l’avortement, un autre sujet controversé. Envisagez-vous le cinéma comme un moyen de changer les choses, d’agir sur le monde ?

Je ne sais pas si on peut vraiment changer les choses, mais on peut parler des choses qui sont importantes. On passe deux ou trois ans à faire un film, on doit parler de choses qui sont importantes, pour soi, pour les autres. Je crois que le rôle d’un film peut encore être d’encourager les gens à questionner des choses qui sont importantes pour eux. C’est pour ça que je cherche toujours de histoires fortes, importantes, qui questionnent les valeurs et les choix des gens, pas nécessairement pour qu’ils jugent ce qu’il se passe devant eux, mais peut-être pour qu’ils transposent ça à leur propre situation dans la vie réelle et analysent ce qu’il se passe dans leur vie à eux. Il y a déjà beaucoup de films qui sont juste là pour l’ « entertainment », il n’y en n’a pas besoin d’autres, car il y a déjà des gens qui font ça très bien. Moi j’ai une autre façon de comprendre le cinéma et je crois que nous avons besoin d’avoir un choix dans le cinéma.

 

Vos films ont eu des prix à Cannes (Palme d’or en 2007 pour 4 mois, 3 semaines et 2 jours et Prix du meilleur scénario et d’interprétation féminine en 2012 pour Au-Delà des collines) est-ce maintenant un total plaisir d’y aller présenter vos films ou est-ce une angoisse à chaque fois ?

65e Festival de Cannes - Cristian MungiuPour moi le festival de Cannes est très important. Je fais toujours des films en roumain, sur des sujets difficiles, j’ai besoin de cette attention exceptionnelle qu’il y a à Cannes pour les films en compétition et présentés là-bas. Sans avoir ce genre de début, c’est difficile ensuite de présenter le film dans les autres pays. L’attention que le festival de Cannes te donne pour le film, ça te donne l’attention dont tu as besoin pour que beaucoup de distributeurs dans d’autres pays achètent le film. Maintenant, ce film est distribué dans 30 pays et ça c’est aussi à cause des prix qu’on a eu à Cannes et toute la presse et l’attention dans le festival aide évidemment beaucoup parce que aujourd’hui si l’on va dans un cinéma et que l’on doit choisir entre, je ne sais pas, 100 titres différents, on a besoin d’une identité pour chaque film, le notre est fait avec des acteurs inconnus, donc son identité est donnée par la reconnaissance que nous avons dans les grands festivals et dans le festival de Cannes spécialement.

 

Justement, les deux actrices principales du film sont inconnues, est-ce important pour vous de de faire en sorte que vos films soient un tremplin pour de jeunes acteurs ou des acteurs encore inconnus au cinéma ?

Le plus important pour moi est de trouver les gens qui peuvent incarner les personnages que j’ai crées. Pour moi ça ne compte pas du tout que j’utilise des acteurs expérimentés ou pas. Ce qui importe, c’est qu’ils soient le choix parfait pour le personnage que j’avais imaginé. Par exemple, pour ce film, ça n’avait aucune importance que je travaille avec des comédiens qui n’avaient pas du tout d’expérience au cinéma, parce que les choses qui comptent pour un comédiens ne viennent pas de l’expérience, c’est une sorte d’enthousiasme, de fraîcheur, que tu ne trouves que chez des gens qui commencent et un désir d’être généreux avec leur personnage, de laisser le plus mauvais choses que le personnage ressent ressortir, donc je n’ai pas hésité du tout en choisissant les deux actrices. Mais je travaille aussi avec des comédiens qui ont de l’expérience, mais j’aime quand je peux donner l’opportunité aux gens de montrer ce qu’ils peuvent faire sans être subjectifs.

 

65e Festival de Cannes - Cristina Flutur, Cosmina StratanQue voulez-vous que les spectateurs retiennent à la fin du film ? Qu’est-ce que vous souhaitez qu’ils emmènent avec eux?

J’espère que le film leur donnera un désir de poser des questions importantes sur des choses importantes pour moi et je l’espère pour eux aussi, comme la relation avec la religion, l’indifférence dans la société d’aujourd’hui. J’espère qu’ils pourront méditer un peu sur l’histoire pour voir qui est coupable dans une telle histoire et comment faire pour que de telles choses n’arrivent plus . Mais le plus important est de donner l’opportunité aux gens de revérifier de temps en temps leurs propres valeurs. C’est aussi ça que le cinéma peut faire, je crois.

 

Quels sont vos projets après Au-delà des collines ?

Je n’ai rien de très précis, j’ai quelques histoires en tête. J’ai toujours besoin d’un peu de temps entre les projets pour voir lequel se développe et réussira à vraiment capter mon intention pour que j’en fasse un film. Tu as besoin de beaucoup d’énergie pour faire un film, de rester mobiliser pour le même but durant rois ans. Ce que je fais entre les films c’est que je produis de petites choses, je change de registre, par exemple en ce moment je produis un film d’animation et après ça j’espère trouver mon prochain sujet.


Par Camille Esnault (23/11/2012 à 10h26)
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