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Jean-Paul Rouve : «Je voulais choper la vie et la vie, ça se chope sans artifice»

Quand je serai petit - Jean-Paul Rouve Jean-Paul Rouve nous présente aujourd'hui son deuxième long-métrage en tant que réalisateur et nous a accordé quelques minutes de son temps pour nous parler de son nouveau bébé, Quand je serai petit. Rencontre avec un artiste sensible et délicat qui ne se trouve qu'à un film d'être un grand cinéaste.

 

Pour votre 1er film, vous aviez dit être passé un peu par hasard derrière la caméra. Etait-ce la même situation pour Quand je serai petit ?

Quand je serai petit - Benoît Poelvoorde, Miljan ChatelainPas du tout, non au contraire, après avoir fait mon premier film, c'était une réelle envie. J'ai tellement aimé ça, que j'avais très envie de récrire, de réaliser, moins envie de jouer d'ailleurs, ça par contre ça s'est fait comme ça, parce que les conditions ont fait que je l'ai interprété, mais j'étais prêt à ne pas l'interpréter du tout. Quand on fait un premier film, on teste plein de choses, même sans s'en rendre compte d'ailleurs. Je sais qu'il y avait une scène dans mon premier film que j'avais beaucoup aimé, dans une petite cuisine, entre Lellouche, Taglioni et moi, où ils se parlent, où il y a des mensonges, des non-dits, sur le fait qu'il soit malade. Je me suis dit « c'est la scène que je préfère dans le film, que j'ai préféré tourner, monter et que je préfère quand je la regarde. » C'est ce fil-là que j'ai tiré pour faire le deuxième.

 

Oui, tout développer par l'implicite.

Oui, le non-dit, vous voyez ? Ça me plaisait ça et tout ça de façon très simple. J'avais envie de ça.

 

Quand je serai petit - Claude Brasseur, Arly JoverPourquoi avoir choisi ces thèmes tels que les regrets, la nostalgie ?

Non pas la nostalgie, plutôt la mélancolie. C'est de thèmes qui m'intéressent, je ne peux pas vous dire mieux. Il y en a aussi dans Spaggiari finalement. J'ai l'impression, moi que quand on fait des films, on fait toujours le même. Tous les réalisateurs font toujours une variation autour d'un même thème. C'est très compliqué d'aller ailleurs, sans s'en rendre compte on écrit une autre histoire, mais ça revient. Le prochain qu'on veut écrire, je sens déjà qu'il y a des choses communes parce que oui, ça m'intéresse, les regrets les choses qu'on n'a pas pu dire, l'histoire de la transmission aussi. Ça parle de ça, des regrets, du rapport au père et beaucoup des enfants. Le personnage se rencontre petit et je sais très bien que si je n'avais pas eu d'enfant je n'aurais pas pu écrire cette histoire. La nature humaine m'intéresse donc les sentiments humains et les remords, les regrets c'est aussi avec ça qu'on se construit et ce n'est pas forcément négatif. On vit dans une société où il faut que des choses positives, sinon c'est du temps de perdu, alors que non, le négatif aussi nous construit.

 

Vous avez dit dans une interview que les cinéastes qui vous ont le plus marqué sont ceux qui se rapprochent de la vie, qui font la vie. C'est pour ça que vous avez choisi un style très minimaliste pour rendre la vie, vous en approcher au plus près ?

Quand je serai petit - Jean-Paul Rouve, Miljan ChatelainOui, je ne voulais pas que la forme prenne le dessus sur le fond. Le fond était plus important que tout, je voulais choper la vie et la vie ça se chope sans artifice, parce qu'il n'y en n'a pas dans la vie. C'est pour ça que je ne voulais rien d'autre, il n'y a pas de générique, il y a de la musique, mais ponctuellement, elle ne vient pas renforcer une émotion, l'émotion elle est là ou elle est pas là. On filme des gens, je ne voulais pas que ce soir sur-monter, je voulais que ça prenne le temps, qu'on ait le temps de rentrer dans cette histoire, que le rythme soit celui de la vie. J'en ai marre des films sur-montés, ça m'ennuie, je trouve que l'on perd tout. Oui, bien-sûr c'était une recherche perpétuelle de ça, et c'est ce que Beauvois a très bien réussi dans Des Homme et des Dieux et c'est vrai que le sujet s'y prêtait. Je trouvais que ici aussi le sujet s'y prêtait.

 

Quand je serai petit - Jean-Paul RouveVous parlez de la musique, elle est également très importante. Elle est, à l’image du long-métrage, subtile dans l’émotion, elle ne prend jamais trop de place. Comment l’avez-vous pensée ?

Ah oui, oh lala ! Je vais vous dire, je l’avais même pensée très en amont, parce que le scénario n’était même pas encore terminé que j’avais déjà contacté Emilie Simon, pour lui faire lire, pour lui dire « voilà, j’aimerais que tu sois, dès le début du processus, avec moi. Je t’explique ce que je veux, une musique très simple, très peu de notes, qui viennent comme ça, comme des pièces d’un puzzle. Mais je ne veux pas que ça soutienne, je ne veux pas que ça explique, je veux qu’elle soit là comme un personnage en plus. » Donc elle était là, je lui envoyais les rushes quand on tournait, et quand on était au montage, chaque fois qu’il y avait une version du film je lui envoyais. Elle avait plein de versions et elle mettait des choses et on en parlait. Donc ça s’est vraiment entrelacé, c’est pour ça que ça marche je crois. Et Emilie m’a fait un cadeau génial, c’est la chanson de la fin. Je ne lui ai rien demandé et elle a pris tous les thèmes du film comme le pièces d’un puzzle et elle a fait cette chanson qui est magnifique et qu’elle a mise dans son album.

 

Pourquoi avoir pensé à Emilie Simon, justement ?

Quand je serai petit - Benoît Poelvoorde, Jean-Paul RouveParce que je voulais une femme pour la musique d’abord, et pour le montage. Je voulais une autre sensibilité, un autre regard sur cette histoire que moi je n’ai pas, étant un homme. Je voulais un regard féminin, je savais que ça allait enrichir le film. Pour Emilie, au début je voulais inclure une scène à la fin, que j’ai finalement coupé, ou il y avait Space Oddity de David Bowie et Emilie Simon en a fait une version sublime, que j’adore et que je voulais mettre. C’est comme ça que je l’ai rencontrée et finalement elle a fait la musique du film et je n’ai pas mis cette chanson. Le chemin s’est fait comme ça.

 

Quand je serai petit - Miou-MiouVotre film est très réaliste, on y croit vraiment et en même temps vous le construisez comme un conte avec des éléments imaginaires.

Le point de départ est imaginaire, se voir petit, ça n’existe pas évidemment ! Sauf qu'après, je voulais moi que tout soit réaliste, parce que si je restais dans le fantastique je me suis dit « ça ne va pas toucher », parce que dans le fantastique tout peut arriver ce n’est pas la vraie vie. Je me suis dit que je voulais que ce personnage on le suive comme si c’était nous « qu’est-ce qui se passerait, si ça nous arrivait à nous ? » On prendrait sa voiture, on mentirait à sa famille, on n'en parlerait pas, parce que vous dites ça demain on vous prend pour une folle ! Je pense que c’est ça qui fait que ça touche, parce que d’un seul coup on y croit et parce qu’on y croit on est touché et ça nous ramène à nous et à notre histoire personnelle. Ce que je voulais c’est que ce soit un film personnel, mais le personnel de chacun, pas le mien.

 

Pourquoi justement être parti d’un postulat fantastique ?

Je ne sais pas. Cette idée m’est venue comme ça, j’étais en voyage et j’ai vu un groupe d’enfants et je me suis dit « tiens ça serait marrant si je me voyais, qu’est-ce qui se passerait ? » J’aime ça, c’est un peu comme les enfants, vous savez quand on invente, on a tous rêvé de choses comme ça « et si on pouvait refaire les choses ? Et si on était invisible ? Si on pouvait voler ? »

 

L’idée de vous caster dans le rôle principal n’a alors pas été une évidence ?

Quand je serai petit - Jean-Paul Rouve, Arly JoverAh non pas du tout, je ne voulais pas jouer dedans. C’est parce que j’ai eu Benoît, que j’avais le petit garçon. C’est un film avec des contraintes physiques sur les personnages, il faut que ce soit crédible. Comme je voulais absolument Benoît et que lui et moi ça marche, on est un peu dans la même « famille d’hommes » on va dire, ça fonctionnait. Avec d’autres comédiens je n’aurais pas pu, par exemple j’adore José Garcia, grand, grand acteur, mais José et Benoît, tu ne te dis pas que c’est son père. C’est pas le même genre d’homme, je ne sais pas pourquoi, mais ça marche moins. Et, ça, il fallait que ce soit très crédible dans le film, il faut qu’on puisse y croire, comme il faut qu’on puisse croire à la comédienne, Lisa Martino, dans l’évocation de Miou-Miou, Gilles Lellouche avec Claude Brasseur. Je ne voulais pas prendre des sosies vous voyez, mais qu’on ressente les choses. C’était un travail très précis et c’est pour ça que je l’ai fait.

 

Quand je serai petit - Benoît PoelvoordeEt Benoît Poelvoorde  a-t-il été une évidence ? 

Dès le début j’ai pensé à lui. Il a accepté tout de suite, même sans lire le scénario, parce qu’on est copains et après il l’a lu évidemment et là il était très ému, parce que ça touchait aussi à des choses personnelles de son enfance. C’est pour ça aussi que dans le film il est si bien, parce que c’est un excellent acteur déjà et que, je pense, ça le touche ce qu’il se passe.

 

Oui, il est vraiment tout en retenue.

C’est ce que je voulais, que tout le monde soit en retenue, tout en pudeur, en simplicité. Personne ne tire la couverture, tout le monde est là pour un film, pour raconter une histoire.

 

Il y a Xavier Beauvois a aussi qui n’a pas un grand rôle, mais qui est très drôle.

Quand je serai petit - Benoît Poelvoorde, Jean-Paul RouveXavier, je l’avais appelé parce qu’on est copains et surtout j’apprécie beaucoup son travail en tant que metteur en scène et je lui avais envoyé le scénario quand je l’avais pratiquement fini, en disant « bah tiens lis-le et dis moi ce que tu as à dire dessus, parce que ton avis m’intéresse. » Il m’a dit deux trois choses, que j’ai intégrées d’ailleurs. Après je lui ai dit « mais tu ne veux pas faire un petit rôle dans le film, une apparition, l’histoire d’une journée.» Il m’a dit « non tu comprends, ma tête est connue et si je fais même une journée, les gens vont dire, tiens c’est Beauvois et pour ton film c’est pas bon. Il ne faut pas qu’on ait l’impression qu’il y ait un caméo » Finalement j’ai un comédien qui n’a pas pu faire le rôle et j’ai appelé Xavier pour lui dire qu’il y avait ce rôle là et que je pensais qu’il pourrait être super, parce que nos relation sont assez proches de celles que l’on a dans le film et il a dit oui tout de suite. Je ne regrette pas parce qu’il est extraordinaire. Il a une scène avec Arly, qui est démente. Je lui disais « bon, elle arrive et il faut que ça se voit sur ta gueule que t’es mort quoi. Plus tu parles plus tu t’enfonces » Je lui disais à elle « toi tu vois tout, puisque de toute façon t’es une nana ».

 

Quand je serai petit - Jean-Paul Rouve, Miljan ChatelainIl y a cette dimension fantastique et en même temps la présence des nouvelles technologies, votre personnage filme tout avec son iPhone ? Pourquoi ?

Oui, parce que ce sont les moyens d’aujourd’hui et je voulais un film qui soit inscrit dans son époque. C’est pour ça qu’il y a le GPS, Skype, les ordinateurs, tout ce qu’on utilise aujourd’hui. Je ne veux pas être dans un monde qui n’existe pas. C’est la réalité d’aujourd’hui, vous vous voyez petite demain, vous sortez votre téléphone vous filmez. C’est normal, tout le monde le ferait ! C’est pour ça que je voulais ça, cette réalité-là, de cette société qui veut tout garder. « La preuve par l’image », notre société est comme ça et c’était réaliste de faire ça.

 

Après votre premier film, vous aviez dit que vous ne vous sentiez pas cinéaste pour autant, est-ce le cas aujourd’hui ?

Quand je serai petit - Jean-Paul Rouve, Gilles LelloucheCinéaste est un grand mot, un beau mot. J’ai fait un deuxième film que j’espère encore plus abouti, parce qu’il est encore plus simple, enfin encore plus en adéquation avec ce que je veux faire, donc j’en suis très heureux et j’espère en faire un troisième. Moi, je pense que l’on devient réalisateur au bout de trois films. Trois films quand même, ça représente quelque chose, surtout s’ils racontent quelque chose. Si c’est faire un film pour faire un film ça n’a aucun intérêt, il faut que l’on est des choses à dire, qu’il y ait une nécessité que ça se ressente, là on peut se dire « tiens, oui c’est un réalisateur ». On verra, on attendra le troisième.

 

Quand je serai petit - Arly JoverSi votre film est un conte, quelle en est la  morale ?

La morale, c’est qu’on fait ce qu’on peut dans la vie. J’aime bien l’idée qu’on ne juge aucun des personnages, ils sont comme nous. Chacun dans la vie fait ce qu’il peut et je trouve ça assez beau parce que c’est assez optimiste sur l’être humain.


Par Camille Esnault (15/06/2012 à 09h44)
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