Dans La Mer à boire, le nouveau film de Jacques Maillot, Daniel Auteuil est Georges, un patron de chantier naval lâché par sa banque qui va se battre jusqu’au bout pour tenter de sauver l’entreprise qu’il a passé sa vie à construire. Un drame puissant empreint de lyrisme et de lumière que l'acteur évoque pour nous.
Déjà, ça me met en confiance, je me dis qu'il a de bonnes références et après, je comprends au fond que le choix de l'acteur est en soi quelque chose qui apporte à son film la crédibilité. Donc je m'interroge dessus et j'attends de voir comment ça va se passer et lui, il attends aussi. Il y a eu tout un temps où on s'attendait et puis après, j'ai compris qu'il attendait quelque chose de moi et je lui ai donné bien volontiers, parce que je me suis senti regardé avec bienveillance. J'ai ensuite fait le film avec la distance que j'ai toujours quand je fais des films, c'est à dire que je suis là, mais un peu comme une bouteille vide, je me laisse surprendre, sans idées préconçues, j'attends de voir ce qui va se passer. Ce qui n'empêche que je suis impliqué dans le film et concentré, mais pas partie prenante au fond. Puis, j'ai vu le film et j'ai été violemment touché par tout ce que j'ai pu ressentir, par l'histoire, par les personnages, par les acteurs que je sentais fortement impliqués au tournage parce qu'on ne les voit pas souvent au cinéma, donc ça avait du sens pour eux d'être là et de raconter cette histoire et en même temps, ce sont les acteurs de Maillot (Jacques, le réalisateur, ndlr), donc tout ça a fait que ce film est un film puissant, violent, pas facile, un film pour adultes, mais aussi un film généreux. Avec le regard de Jacques Maillot, il y a une distance, on est dans une oeuvre poétique, il y a quelque chose qui passe et qui donne aux gens la force d'accepter cette réalité-là.
Oui, bien sûr. La première chose qui m'a emporté, c'est le fantôme de sa femme. Tant que l'usine vivra, sa femme vivra avec lui. C'est cet amour pour cette femme auquel il ne veut jamais renoncé. Ça m'a touché. Et le film est plein de signes de cet ordre.
J'ai pas fait exprès. Ce que je savais, c'est qu'il fallait que le film décolle et j'ai tout fait pour. Mais il a beau dire, c'est lui qui a apporté ça aussi au montage. Parce qu'au tournage, le film était davantage accès sur l'usine et il a dû s'apercevoir que le fait que ça passe par le regard de cet homme, le romanesque était suffisamment fort pour pouvoir soulever la partie sociale engagée qu'il veut raconter. C'est une alchimie. Il travaille son scénario, il tourne, et au montage, il fait encore autre chose.
Oui, abandon, c'est ça, confiance totale. De toute façon, on ne peut rien y faire, on ne peut rien contrôler, il vous filme comme il veut, il montre ce qu'il veut... Mais si vous voulez, ce que j'ai ressenti, c'est que je n'avais jamais rien à forcer, ça c'est fait avec une forme d'agilité à exprimer les choses et les sentiments. Sa façon de filmer était fluide et il fallait qu'on soit un peu comme dans les films de Ken Loach, les personnages sont en guerre, mais il y a du lyrisme et du romanesque.
Ça s'est fait peu à peu, c'est une façon de travailler mieux, de plus en plus concentré et avec de plus en plus de légèreté. Et avec souplesse aussi. Mais je ne l'avais pas quand j'avais 20 ou 30 ans. Même quand je suis chez Sautet, je n'ai pas cette souplesse. Quand j'ai fait Quelques jours avec moi, ça se passe dans la douleur, je suis tendu, j'ai un point dans le dos et Sautet me fait entrer dans le rôle comme une chaussure trop petite, c'était douloureux.
Ça s'est fait progressivement, mais on n'est jamais à l'abri d'une rechute. Sur chaque film, j'avais toujours un blocage ou deux. Mais maintenant, je m'en fous. Je veux dire par là que je sais que - merde - ça bloque là, mais je sais qu'on va y arriver. Alors qu'avant, je me disais : «On va pas y arriver, et ça va être terrible». Alors que là, je sais qu'on va y arriver, parce qu'on arrive à tout.
J'étais un peu curieux de savoir comment il allait faire au début, les questions techniques et tout ça. Puis au bout de dix minutes, je m'en foutais de la technique. Un film, c'est pas une technique, c'est un regard, c'est une émotion et puis «occupe-toi de jouer la comédie et fais pas chier», voilà. Surtout, j'étais en pleine écriture, donc quand j'avais fini une scène, j'allais dans ma caravane et j'écrivais et j'adore travailler comme ça, j'ai toujours aimé travailler comme ça, c'est à dire que je suis sur quelque chose, je tourne un film et je prépare autre chose, c'est une façon de me désangoisser de l'instant.
Oui, oui. Mais j'étais en manque quand même, parce que je réalise et je joue. Mais là, je n'attendais pas trop, parce que je travaillais, mais le temps dans ma caravane était toujours trop court, alors je râlais un peu, parce que j'aurais aimé que ça aille moins vite. Mais c'était à moi-même que je disais ça.
Non, je ne sais pas, peut-être que ça se fera, mais pour l'instant, d'une certaine façon, l'acteur que je suis me sert de béquille. Je me dis que si le metteur en scène est naze, l'acteur va essayer d'arranger le truc. (rires)
Oui. Sans être fanfaron, la volonté d'être un mec plutôt bien, c'est un truc qui me parle, c'est quand même plus agréable que d'être un salopard qui marche sur la gueule des gens. Et c'est vrai que la satisfaction du travail bien fait est aujourd'hui sanctionné, on s'en fout qu'il fasse des beaux bateaux et c'est ça qui est terrible, c'est la fin d'une époque et les valeurs auxquelles on s'accrochait, elles n'ont plus cours, il y en a d'autres. C'est les actions qui montent, c'est autre chose, une autre époque. Et je suis moi-même aussi en tant qu'individu au tournant de ces deux époques, donc je suis aussi concerné par ce film pour ça. Et on voit bien que les choses changent, dans notre métier, partout, ça tourne...
Oui. Ce que je ressens par exemple chez les jeunes gens d'aujourd'hui, c'est cette gravité, oui, cette façon de faire du cinéma sans légèreté ou si on rigole ou on boit des coups, c'est de l'alcool fort, vous voyez. Entre le moment où on tournait Clara et les chics types où la vie était d'une légèreté et aujourd'hui, ça a changé, mais bon, c'est comme ça. Le problème, c'est qu'on aurait envie de dire : «Mais avant...», et qu'il ne faut pas le dire, parce qu'au fond, ça sert à rien (rires). C'est pas la peine d'essayer d'expliquer qui on est ou qui on a été, si les gens ne le sentent pas, ne le voient pas, c'est pas grave, ce sont des choses qui ne s'expliquent pas. Il faut avoir la chance d'être fort.
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