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Critique - L'Imaginarium du docteur Parnassus

L'Imaginarium du Docteur ParnassusL’imagination au pouvoir, en voilà une riche idée. Pas toute neuve, certes, surtout quand elle concerne Terry Gilliam, rompu à l’art de pétrir des fictions rocambolesques dans son drôle d’écheveau mental. Plus qu’un instrument, l’imagination devient cette fois le conducteur de ce conte échafaudé comme une mise en abîme de l’expérience du réalisateur malmené par la fatalité. Tant sur sa capacité à divertir qu’à la proposition de cinéma qui en découle, L’Imaginarium du Docteur Parnassus remplit couci-couça son cahier des charges.

 

Oui, on a bien dit couci-couça.

 

Terme peu coutumier s’il en est pour celui dont les réussites sont aussi flamboyantes que les ratages, ses moindres navets ayant toujours bénéficié de son talent d’illusionniste frappadingue (soit dit en passant on peut discuter, mais vraiment il n’y a guère que Les Aventures du baron de Munchausen pour nous remuer encore le berlingot, et l’on exclut bien sûr de la liste les Monty Python, œuvres avant tout collégiales).

 

Aparté faite, il y a quelques beaux restes chez Terry Gilliam. D’abord l’homme n’a pas perdu son flair pour converser avec d’autres créatures extraterrestres de ce monde et les installer dans le truculent théâtre de sa psyché : Uma Thurman et John Neville jadis, les sensationnels Lily Cole (Valentina) et Andrew Garfield (Anton) aujourd’hui. Un poil encombré par une diction résiduelle du Joker (simultanéité des calendriers avec The Dark Knight oblige), le personnage de Tony incarné par Heath Ledger a cruellement gagné en intérêt après le décès de ce dernier puisqu’il prend à l’envi le visage de Colin Farrell, Jude Law ou Johnny Depp, un procédé à la fois ingénieux et prétexte à quelques gags parmi tant d’autres (Python un jour, Python toujours, telle est la devise).

 

Autre réussite, la troupe très comedia dell’arte du Dr Parnassus rappelle la traditionnelle tendresse de son regard pour les freaks et son goût d’une esthétique du sordide en noir et vert, qui ont beaucoup fait pour l’étrangeté terrifiante de Munchausen. Malgré tout, il y avait matière à autrement mieux illustrer l’artefact magique qui offre le point de départ de l’intrigue et son titre à ce film. L’imaginarium, donc. Un espace infini niché dans le crâne du Docteur immortel ( Christopher Plummer) que le chaland pénètre à travers un miroir d’aluminium bien réel. Renvoyé à son propre univers fantasmagorique, l’impétrant soumis à maintes tentations doit faire un choix qui décide implacablement de son sort.

 

Passons sur la morale simpliste, après tout relative au conte de fées.

Roald Dahl est déjà passé par là (et comment) avec Charlie et la Chocolaterie, dont la mise en images par Tim Burton vaut à peine plus cher que celle de Gilliam.

Un champ d’exploration aussi fantaisiste aurait dû stimuler l’œil et l’inspiration du réalisateur, qui préfère pourtant se lover dans des autocitations narcissiques (la lumière divine qui filtre à travers la montagne et les animations vintage tout droit extraites de Sacré Graal…) et une symbolique lourdingue. Le pompon étant atteint quand une gondole montée d’une tête d’Anubis emporte Valentina vers sa défloraison inéluctable par un salaud (ouh la vilaine dérive moraliste – bis). Empêtré dans les défauts de ses qualités, Terry Gilliam s’engouffre alors dans la caricature avec la bonhomie désarmante d’un grand enfant jamais las de ses vieux tours.

 

Finalement ce sont des thèmes plus adultes qui lui offrent une porte de sortie inattendue. Comme tous ceux pour lesquels la mort devient une promesse de plus en plus concrète, le réalisateur puise dans la religion une allégorie de sa condition d’homme. Parnassus, lors de son premier tête-à-tête avec le diable ( Tom Waits, toujours élégamment annoncé par des accords de jazz), évoque l’idée d’une histoire qui maintient le monde tant qu’on la raconte dans une scène remarquable au cœur d’une sorte de Shangri-La enneigé. Au fil des épreuves, cet espoir porte tant bien que mal son personnage sacrificiel, christique, qui effectue une traversée du désert déceptivement rédemptrice. D’ivrogne fantasque et tout-puissant fourvoyé dans un pari faustien, il devient metteur en scène d’illusions perdues, SDF fatigué mais enfin humble. D’autres diront humilié. L’histoire, quant à elle, continue de se raconter. Là, dans ces derniers instants, Gilliam met en veilleuse ses vieux tics pour raser son sujet de près avec sobriété et délicatesse. Nul geste héroïque dans le gadin, ni pirouette stylistique pour empêcher la mécanique de se mettre en route et de bousculer Parnassus vers une résignation terrible de banalité.

 

Vraisemblablement, le slogan triomphaliste de ses anciens compatriotes n’a pas eu le moindre impact sur l’Anglais Terry Gilliam, grand pessimiste qui ne se cache presque plus.


Par Kitty Wu (05/11/2009 à 10h56)
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