Longtemps, trop longtemps, portée disparue sur le front cinématographique, Kathryn Bigelow, la réalisatrice favorite de Jean Dujardin dans Brice de Nice (pour Point Break) revient sur le devant de la scène avec Démineurs, l'un des meilleurs films d'action de l'année et l'une des plus lucides évocations de la guerre en Irak. L'œuvre d'une dame de fer qui s'impose dans un monde d'hommes.
Kathryn Bigelow, ce n’est pas simplement le nom d’une femme à un générique de film. Kathryn Bigelow, c’est aussi une présence, une forte personnalité.
Grande (1m82), brune, mince, les traits fins, le regard perçant, elle aurait aisément, à une époque, remplacé ses comédiennes tant sa plastique vaut bien la leur. Des comédiennes telle Lori Petty dans Point Break, Jamie Lee Curtis dans Blue Steel, Catherine McCormack dans Le Poids de l’eau… Pas question cependant de vivre de ses charmes, même si, en 1978, elle déroge à la règle en posant pour une publicité Gap.
D’ailleurs, actrice, elle l’est aussi à de très rares occasions. Dans un premier temps dans le pamphlet féministe Born in Flames dans lequel elle incarne une rédactrice en chef. Ensuite dans le clip Reach où, poncho sur les épaules, cigarillo aux lèvres, elle donne au Clint Eastwood des westerns de Sergio Leone une marquante réplique féminine.
La réalisation étant assurée par James Cameron, son interprétation par une partie des comédiens ( Paul Reiser, Lance Henriksen, Jenette Goldstein…) de Aliens et de Aux frontières de l’aube, Bill Paxton (bidasse dans le premier, vampire teigneux dans le suivant) mobilisant son groupe rock folk pour l’occasion, Reach tourne à la réunion de copains.
Si Kathryn Bigelow s’y affiche avec un certain maniérisme, c’est surtout à la demande de James Cameron, son compagnon de l’époque. Son mari même, de 1989 à 1991, avec lequel elle entretient une liaison passionnelle, orageuse. Une liaison affective doublée d’une collaboration professionnelle.
Ne se traduit-elle pas par un film, Strange Days, au carrefour du polar et d’une science-fiction représentée par une technologie agissant sur les flux du cortex cérébral ? Au scénario et à la production : James Cameron. Derrière la caméra : Kathryn Bigelow.
Brillant, expérimental, mais pas franchement réussi, Strange Days fait un flop retentissant. Quatre après le triomphe commercial de Point Break, la réalisatrice sombre dans le creux de la vague.
Dur à encaisser, dur de s’en remettre. Et, cinq ans plus tard, ce n’est pas son film suivant, qui la remet à flot. Enquête sur un double meurtre vieux d’un siècle, Le Poids de l’eau passe complètement inaperçu en dépit de la présence à bord de Sean Penn. Un titre qui renvoie curieusement à K-19 : le piège des profondeurs, récit du naufrage d’un sous-marin nucléaire soviétique commandé par Harrison Ford et Liam Neeson. Bon film que sa distribution excessivement anglo-saxonne décridibilise.
Et c’est toujours dans un cadre guerrier que la réalisatrice effectue son grand retour avec Démineurs. Une Kathryn Bigelow en grande forme, plus que jamais apte en remontrer aux experts mâles de l’action, de la tension et des scènes de guerre.
Sur près de trente ans de carrière, seulement huit longs-métrages. Pas très productive Kathryn Bigelow, même si elle y ajoute plusieurs épisodes de séries TV ( «Wild Palms», «Homicide», «Karen Sisco»), un clip en 1989 pour New Order, un vague poste de producteur sur une éphémère série policière ( «The Inside»), le court-métrage Mission Zero (une production des pneus Pirelli) avec Uma Thurman prise en chasse au volant d’une Lamborghini jaune.
Pourtant, à l’instar de tous les réalisateurs qui ne tournent pas la première commande que lui offre Hollywood sur un plateau d’argent, elle en développe des projets qui tombent à l’eau. Particulièrement Scottsboro Boys (une tragédie du racisme dans l’Alabama de 1931), Company of Angels (un biopic d’une Jeanne d’Arc qu’aurait dû incarner la chanteuse Sinead O’Connor)… Et un paquet d’autres, annoncés puis oubliés qui, en leur absence, donne au parcours de Kathryn Bigelow un sentiment d’inachevé.
D’abord peintre (elle expose au Whitney Museum de New York), assistante de Vito Acconci (un pionnier du concept-art), elle amorce sa carrière cinématographique par un court-métrage, The Set-up, (un essai sur la violence à l’écran), puis passe au long avec The Loveless, portrait d’un jeune délinquant ( Willem Dafoe) dans les années 50. Un coup d’essai qui impressionne à ce point le producteur-réalisateur Walter Hill qu’il offre à Kathryn Bigelow de développer des projets dans le cadre de sa société, Brandywine. Rien de concret au bout du compte. C’est sous d’autres cieux qu’elle concrétise le film qui l'expose, Aux frontières de l’aube, traitement réaliste et dans un cadre du western du mythe du vampire. Une réinvention.
Si, avec Blue Steel, elle ne fait pas preuve de la même originalité en poussant une femme flic dans les bras d’un «homme parfait». En fait un psychopathe… Bon suspense cependant, tenu d’une main si ferme qu’elle vaut à Kathryn Bigelow de prendre les rênes de Point Break, polar qui sort des ornières du genre à surfer, à sauter à parachute. Des exercices du goût de la réalisatrice. Comme les explosions et fusillades de Démineurs.
Non, au cinéma, les hommes n'ont pas le monopole de la violence, de la virtuosité dans l'action. La preuve éclatante avec Kathryn Bigelow.
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