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Cinéma > Interviews écrites > Andréa Arnold : l'impatiente anglaise

 

Andréa Arnold : l'impatiente anglaise

  • Andréa Arnold : l'impatiente anglaiseAnglaise, rousse – ce n’est en rien incompatible –, Andrea Arnold porte le béret avec l’aisance d’un Basque. Oscarisée en 2004 pour un court métrage, primée à Cannes pour une Red Road pavée de bonnes intentions, la cinéaste est revenue en mai dernier sur la Croisette avec Fish Tank - prix du jury à Cannes - ou le parcours chaotique d’une adolescente barbouillée par la présence d’un ami de sa mère. Rebelle à sa façon, Andrea a quelque chose d’un Ken Loach en jupe nullement plissée, en plus impatiente, en plus nerveuse. L’humain est son terrain de jeu. Rencontre.

     

     

  • Par Gwen Douguet (15/09/2009 à 16h57)
Pour François Truffaut, le cinéma est plus beau que la vie.. Et en voyant votre film c'est vrai que la vie peut être sacrément coton...

La vie est plus dure que le cinéma, et je n'essaie surtout pas de l'embellir. Mais elle peut aussi être belle. Je crois sincèrement qu’elle l’est peut-être encore plus pour ceux qui en bavent. Le noir n’existe pas sans le blanc. Avec seulement des bonnes choses, l’existence n’aurait que peu d’intérêt, elle serait même terrible. Il faut de la noirceur pour apprécier pleinement ce qui ne l’est pas.

 

Est-ce une obligation ? Car certains en bavent vraiment...

Vrai, laissons donc le noir pour les causes perdues.

 

Où avez-vous dégoté Katie Jarvis, le personnage central ?

Je voulais une jeune fille sonnant le plus vrai possible, et ce n’est pas facile. Choisir un acteur n’est pas difficile, vous passez par des agences spécialisées. Sinon il faut regarder, chercher, à droite, à gauche, autour de vous. Aller dans le monde. C’est plus long. Nous avons vu des tas de filles incroyables, j’aurais d’ailleurs aimé pouvoir leur offrir des rôles, tant certaines étaient insensées. Elles m’inspiraient à bien des égards. Katie était sur un quai de gare, elle a été vue par une assistante. Son petit ami était de l’autre côté, il lui disait ce qu’il pensait d'elle. Je ne vous répèterai pas les termes, mais bon… Nous l’avons approchée, demandé de venir auditionner. J’ai tout de suite trouvé qu’il y avait quelque chose. Nous lui avons demandé d’improviser. Elle s’en est très bien tirée, est revenue. Je savais qu’il y avait un risque du fait de sa totale inexpérience….

 

Mais vous aimez les risques ?

Oui, car j’aime découvrir ce à quoi je ne m’attends pas. Je déteste tout programmer, savoir à l’avance comment les choses vont tourner. La sûreté, le calme ne m’intéressent pas. La surprise m’excite, ne pas savoir à quoi le lendemain peut ressembler n’est pas dépourvu d’intérêt. Le risque avec Katie était donc important. Mais je crois au cinéma, au fait que l’on puisse faire beaucoup avec pas grand-chose. Qui a dit qu'un regard peut déclencher une guerre ? Un réalisateur ? Je crois que c’est Bresson. J’ai foi dans le pouvoir du cinéma. Pas besoin d’avoir quelqu’un de très doué, ayant déjà fait ses preuves pour se glisser dans la peau d’un rôle.

 

Katie parle avec ses tripes, son cœur, sa chair... Il n’était donc pas nécessaire d’avoir automatiquement une professionnelle... Comment vous-êtes vous débrouillée avec son innocence, sa liberté ?

Je ne sais pas faire autrement. Je ne travaille pas avec la raison mais le cœur. Si je le faisais avec la tête, j’aurais peur. Peur de ne plus être vraiment moi-même. Laisser la raison prendre le pas équivaut à vous juger, à passer votre temps à vous regarder. Cela empêche toute liberté. L’esprit peut être dommageable, pas le cœur. L’esprit vous contrôle dans le mauvais sens, vous coupe de toutes réactions inexplicables. Vous vous mettez à tout analyser, à avoir peur de faire ceci au lieu de cela et ce pour X raisons. C’est une inhibition. En faisant un film, j’aime ne pas être consciente, me laisser aller, ne pas automatiquement comprendre la scène que je viens de tourner. Je n’ai pas toujours de réponses et cette sensation me plaît. J’ai un peu tendance à me perdre, à m’abandonner. Quand je filme j’éprouve la même impression que lorsque je cours, je fais l’amour, quand vous vous laissez aller, ne maitrisez plus rien. C’est bon !

 

Est-ce à dire que vous vous sentez libre derrière la caméra ?

Dans un sens... Ce qui ne veut pas dire que je ne dois pas contrôler certains aspects, mais il m’importe de rester ouverte. Je travaille avec le cœur. J’utilise l’esprit, car il le faut, mais il ne guide en rien mes pas, mes actions. J’aime travailler avec des acteurs qui s’ouvrent, ne se posent pas de questions, approchent ainsi l’innocence indispensable. Katie est très futée. J’ai été impressionnée par son approche du personnage, la manière dont elle l’a interprété. A son âge, j’aurais été terrifiée, mauvaise.

 

Comment étiez-vous à son âge ?

J’étais une punk.

 

Une rebelle ?

Pas une dure, en guerre contre tout. Mon apparence extérieure pouvait le laisser penser mais à l’intérieur j’étais plutôt assagie. Je souhaitais que les choses soient différentes. On se moquait de mon look, mais j’aimais cette confrontation, ce côté provocateur. Je voulais quitter l’endroit où j’habitais. Aujourd’hui, le temps m’a un peu adoucie.

 

Ce film vous a changée ?

Chaque film le fait. C’est une telle expérience. J’aimerais croire que j’ai changé, appris des choses, seulement je ne sais pas exactement si je suis capable de les identifier, de les comprendre. J’ai sûrement appris sur moi, même si je ne parviens pas à le dire clairement.

 

Fish Tank est une métaphore de notre propre environnement, l'aquarium dans lequel on vit... Ce film vous-a-t-il permis d'y voir un peu plus clair dans le vôtre ?

Je l'espère. Oui nous nageons tous dans un aquarium. Où que vous soyez, cela s’apparente à un aquarium et votre environnement a de l’influence. Regarder le décor dans lequel vous vivez explique beaucoup qui vous êtes. Ce film m'a aidée, tout du moins je crois, à essayer de moins regarder en arrière.

 

Le cinéma vous aide à comprendre votre passé ?

Un peu oui. Probablement !

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