Après un premier long-métrage romanesque, Voleurs de chevaux, le réalisateur belge Micha Wald réalise une comédie familiale déjantée, Simon Konianski, et offre à Jonathan Zaccaï un rôle comique sur mesure. Rencontre avec un réalisateur qui a de l'avenir.
Oui, souvent quand j'écris, ça déborde de tous les côtés. Il y a plein de scènes que j'aime bien qu'il faut couper, donc je suis malheureux. J'avais donc gardé des trucs en plus d'Alice et moi pour ce long-métrage. Mais je ne voulais pas enchaîner tout de suite après : refaire la même histoire, avec le même personnage, etc. Donc entre les deux, j'ai fait Voleurs de chevaux qui est un film d'aventures plutôt dramatique et assez violent, et qui n'est pas drôle une seconde. Et voilà, après ça, je suis revenu à la comédie.
Dans Alice et moi, il n'y avait que le trajet en voiture. J'avais quand même envie de donner plus de corps à l'ancrage dans la ville, la communauté, la famille, des appartements... Et puis l'histoire était assez courte.
Je pense que c'est lié à l'Histoire et à mon histoire. Beaucoup de choses sont autobiographiques. Quasiment tout ce qui est dit dans Simon Konianski, je l'ai entendu, je l'ai vécu ou des gens proches de moi l'ont vécu. Le portable, la danseuse... Alice et moi était dédié à mon ex qui est danseuse. Il y a des éléments de comédie qui fonctionnent bien et qui sont des trucs que j'ai vécus, qui me sont proches et qui sur le moment ne me faisaient pas rire du tout. Beaucoup de personnes ont des conflits de générations avec leurs parents, leurs grands-parents, pas mal de gens ont des familles hystériques où on crie, où on s'énerve. Moi, la particularité, c'est que c'est une famille juive, et qui a un bon passé, bien chargé, avec des bons traumatismes qui ont laissé des séquelles. Et puis, les autres choses qui m'intéressent, c'est aussi présent dans Voleurs de chevaux, ce sont les frères, la fratrie. Mais je n'ai pas encore trouvé comment je pouvais tout mélanger dans un seul film (rires).
Dans mon histoire familiale, concernant les camps de concentration, il y a des personnes âgées qui n'en parlent pas, où on ne sait rien. Genre ma grand-mère maternelle n'a jamais rien dit. On ne sait pas ce qui s'est passé pendant la guerre. Elle commence à raconter maintenant parce qu'elle sent qu'elle n'en a plus pour très longtemps. Et puis, il y en a d'autres qui ont une logorrhée d'horreurs et qui racontent sans arrêt. J'ai l'impression que plus le temps passe, plus ça devient comme un judaïsme à la carte : on prend ce qui nous plaît et on laisse ce qui ne nous plaît pas. Et au fur et à mesure que le temps passe, on prend de moins en moins de choses, parce que la tradition est quelque chose d'assez contraignant. Si on n'y croit pas, ou si on y croit moyennement, on a tendance à laisser passer les choses. Moi, j'ai un petit garçon et tout est revenu. Il y a des choses qui me semblaient évidentes, comme le fait que je n'allais pas faire circoncire mon fils. Et c'est quand même devenu un drame, je me suis engueulé avec mes parents sur un trajet de voiture au Canada. Pendant une heure, on se disputait dessus. Après, il y a l'école : école juive ou non ? Bar-mitsva ou pas ? Mon rapport au judaïsme et à la transmission, quand j'étais tout seul, il n'y avait pas de problème. Je rejetais tout en bloc, ce que mes parents ou même mes grands-parents me racontaient. J'avais de l'empathie pour ce qu'ils ont souffert, mais tout l'aspect insupportable, je l'ai rejeté en bloc, mais ça change dès qu'on a un enfant... C'est là-dessus que je voulais travailler. Tout d'un coup, on est un peu le cul entre deux chaises. Et dans le film, je voulais que le petit gamin, lui, tout ça l'intéresse. Il est avide, il veut savoir, il en a besoin. Parce que pour avancer, on a besoin de savoir d'où on vient, sa famille, ce qui s'est passé. Et Simon, il est hermétique.
Je trouve drôle que pendant tout le voyage en Ukraine et en Pologne, Simon fait ça avec des pieds de plomb, il a peur de tout, il veut pas y aller. Par contre, le petit, il s'accroche, il s'intéresse, il veut savoir ce qu'était la Stasi. La dernière volonté du père, c'était de faire ce voyage. Simon, s'il était tout seul, il aurait dit merde. Mais là, tout d'un coup, il se dit, je vais peut-être amener mon fils, il n'a pas bien connu son grand-père, il ne l'a pas vu assez. Donc là, peut-être, c'est une manière de voir d'où il vient.
L'idée de ce trajet est qu'il refait le chemin inverse de la vie de son père. Les camps, son père parle tout le temps de ça. C'est quelque chose de très important pour lui, qui le caractérise. Donc c'était obligé que Simon se confronte à ça à un moment du voyage. Et je voulais le filmer comme moi quand j'ai visité Majdanek, comme quelqu'un qui rentre dans ce camp et qui voit le camp comme il est, de manière brute, un truc un peu sauvage. Et c'est vrai que je me suis posé beaucoup de questions. Il fallait le faire le plus simplement possible. Et le fait de remettre des fantômes avec le gamin dedans, c'est dire finalement que la vie continue, la vie est plus forte que tout. Et c'est ce qui s'est passé quand j'ai visité les camps.
Je ne sais plus si c'était écrit dans le scénario ou si c'est Jonathan qui l'a rajouté. A la fois c'est drôle, mais en même temps, ça dit quelque chose, c'est vraiment devenu un sanctuaire. Au final, je me suis dit que ce qui est important, c'est de pas mal en parler. Le risque, c'est de se planter. Si on en parle même de manière irrévérencieuse dans une comédie, c'est toujours mieux que de ne plus en parler.
En fait, c'est souvent pendant le découpage que les gags viennent. Je fais des petits dessins, puis je vois ça avec mon chef op', puis mon storyboarder. Donc on a le temps d'essayer de trouver des petits trucs rigolos. Les costumes, c'était à l'écriture. Les blagues dans les dialogues, ça se passe au niveau de l'écriture. Mais tout ce qui concerne la gestuelle, ça s'est vraiment fait pendant le tournage. Mais je pense qu'il en aurait fallu un peu plus.
On a regardé ces films pour les costumes, les décors. L'idée était de s'en rapprocher, même si ici, on a une trame plus dramatique. Tous les éléments comme le téléphone joue comme un élément de comédie. Les lunettes, la taille, le format. Moi j'adore les frères Coen. Wes Anderson, j'aime bien mais je m'ennuie. Je trouve que c'est des objets drôles, mais je n'en ressors pas avec quelque chose. Les frères Coen, si. The Big Lebowski, c'est un de mes films cultes et là, je trouve que tout fonctionne. Tout est drôle : la gestuelle, la démarche, les costumes, le cadre.
On s'est bien amusés. Parfois, je lui disais : «Vas-y Jonathan, fais-en des tonnes, rajoutes-en.» A un moment, il commence à chanter : « goy, goy, goy, goy » dans la cuisine. En discutant, on s'est dit que ce serait drôle s'il faisait ça. Et puis, on ne savait pas très bien sur le moment. Donc on s'est dit : allez, on en fait une. Tu y vas à fond. Et c'est vrai que ça nous a bien plu à tous les deux. Aller un cran plus haut dans la comédie burlesque, c'est assez jubilatoire à faire, c'est assez jouissif. On en redemandait. On jubile en la faisant, c'est drôle. La scène des retrouvailles avec son fils, on l'a rajoutée, ils ont l'air tous les deux niais et c'est assez drôle. C'est ça qui est excitant en fait.
Je voulais une musique qui fasse contre-point, non pas de la musique traditionnelle, ni israélienne, mais qui soitcomplètement en décalage. C'est pas de la musique que j'écoute, mais je voulais mettre un petit coup de cha cha. Et je trouve que ça donne un ton, un rythme, ça fait que le film s'emballe. C'est une musique que je trouve chaude, chaleureuse, syncopée et en même temps drôle, parce qu'elle est tout à fait hors contexte quand on voit les immeubles tout gris de Bruxelles. Avec la bande-son, je voulais faire un truc qui parte un peu dans tous les sens. J'en suis assez content.
Sans doute, oui. J'ai des idées pour un nouvel opus. Le truc, c'est que je n'ai pas envie de me répéter, donc ça ne sera pas tout de suite. Je vais faire un truc totalement différent juste après. Mais j'y reviendrai. Alice et moi, c'était un moment de ma vie, celui-ci, c'est les enfants. Donc je vais peut-être attendre cinq ou six ans, qu'il se passe d'autres choses dans ma vie pour commencer à faire un nouvel opus, ou alors peut-être une préquelle (rires). Je sens qu'il y a des personnages qui m'ont fait rire pendant le film. Et c'est vrai qu'eux, ils méritent plus. Je travaille sur un polar, un truc avec des trappeurs dans le Grand Nord.
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