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Michael Pitt joue à de drôles de Funny Games

  • Michael Pitt joue à de drôles de Funny GamesBlond, dégingandé, le regard étrangement habité comme possédé par un ailleurs impalpable, Michael Pitt se construit une filmographie insolite, à coups de personnages dérangeants, inquiétants, abîmés de l'intérieur, de Bully à Last Days en passant par le prochain Oliver Stone, Pinkville. Le dernier en date n'est pas le moins étonnant. Michael y campe l'un des deux tortionnaires du remake américain, plan par plan, de Funny Games US de l'Autrichien Michael Haneke. Rencontre.

     

  • Par Gwen Douguet, le 21 avril 2008

 

Dans Delirious de Steve Buscemi, vous jouez un paumé. Est-ce un peu votre propre histoire, car en arrivant à New York vous avez-vécu dans la rue... Ce personnage est-il le plus proche de votre vécu ?

Un peu. Mon histoire est différente. C'est surtout le fait que le film de Steve Buscemi soit une comédie qui me plaisait.

 

Vous avez quitté votre ville natale à 16 ans...

Beaucoup de gens ont raconté n’importe quoi sur ce sujet, je préfère ne pas en dire plus, car tout est à chaque fois déformé. J’écrirai sans doute un livre.

 

Vous voulez aussi réaliser ?

Dans deux ou trois ans. Je travaille dessus.

 

Vous avez écrit un des morceaux qui figurent dans Last Days, de Gus Van Sant... Comment cela s'est-il passé.

En fait, je l'ai composée quand j'avais 18 ans. C’était assez étrange. Je l’avais écrite pour moi, sur moi, c’était comme un monologue. Mais j’ai juste eu de la chance qu'elle plaise à Gus Van Sant.

 

En même temps vous n’avez pas rencontré Gus Van Sant par hasard ?

Il m’a beaucoup appris, m'a emmené au cinéma, voir des expos, il m'a présenté à des amis. Je venais souvent chez lui dans sa maison à New York. On jouait ensemble. C’est un super musicien. Il écoutait mes chansons bien avant Last Days. Il avait peut-être déjà son film dans la tête sans que je ne le sache.

 

Et comment avez-vous rencontré Michael Haneke ?

J’ai entendu parler du projet. Je ne voulais pas le faire car il me paraissait trop étrange. Et puis j’ai déjeuné avec lui. J’ai senti qu’il serait stupide de refuser. Michael est la raison du film.

 

Vous aimez, dites-vous, les réalisateurs qui mettent le feu à une chambre dans laquelle ils vous ont enfermé et qui filment vos réactions plutôt que ceux qui savent que deux et deux font quatre ?

Michael est différent de tous ceux avec qui j’ai travaillé. Il est d’une incroyable précision, c’est avant tout un artiste.

 

Pour lui, la création ne se passe pas lors du tournage mais avant. Comment considère-t-il le travail de tournage à proprement parler ?

Nous ne sommes pas souvent d’accord. Le tournage est une création par le truchement d’une collaboration. Il y a le réalisateur, les techniciens et le sujet. Pour en revenir à la création, je ne suis pas très éduqué, ne suis pas allé à l’école, donc jouer m’apprend et me cultive. L’un des moments que je préfère en tant qu’acteur se situe dans la préparation, les recherches, les lectures. C’est là que je ressens que je fais un bon boulot.

 

Comment s'est passée cette préparation pour Funny Games US ?

Je n’avais pas à me demander qui sont mes parents, mon personnage n’a pas d’émotions. Son absence de passé me portait à croire à une possible difficulté. Il n’en fut rien. Au contraire. J’ai lu le scénario sans doute quinze fois, encore et encore. J’ai changé mon look, modifié le contenu de mes repas, mes habitudes dans le comportement à la maison. Je m’exerçais beaucoup, lisait et relisait le scénario, les dialogues avec un autre acteur.

 

Vous dites dans le film que le club de golf ne fait pas le joueur... Le rôle peut-il faire l’acteur ou est-ce le contraire ?

Il y a eu des tas de bons rôles dans lesquels des acteurs ont échoué. J’ai vu de nombreux films ou vous ne pouvez demander énormément à un personnage, et où l’acteur échoue. Le rôle ne fait pas l’acteur, mais il peut aider.

 

Comment Haneke vous a-t-il guidé ? Dans la complicité ?

A la moitié du tournage nous sommes devenus très proches, très liés. Avant c’était un peu le jeu du chat et de la souris, il m’arrivait de me sentir un peu torturé comme avec ma famille.

 

Il vous manipulait ?

Un peu. En même temps, je ne vois pas automatiquement cela comme une manipulation. C’est organique. Mon expérience aidant, j’ai pu ressentir quel genre de réalisateur il est. C’est le meilleur. Si tel n’avait pas le cas, cela aurait été très dur.

 

Comment le définiriez-vous ?

C’est le père Noël avec un fusil à pompe.

 

Quel fut son cadeau à votre encontre, qu’avait-il dans sa hotte ?

Il m’a beaucoup discipliné et m’a donné son amitié.

 

Vous seriez copains avec vos personnages, vous iriez boire des verres avec celui de Bully, de Delirious, de Last Days ?

Sans doute pas.

 

Est-ce que vous y pensez après ?

J’essaie de voir cela avant tout comme un boulot et une fois terminé, rideau.

 

Mais vous ne choisissez pas vos personnages par hasard, ils vont dans des endroits plutôt sombres, visitent des zones particulières...

Oui. Mais je crois avoir une idée très claire de qui je suis. Les personnages ne me hantent pas, n’ont pas de prises.

 

Ils ne vous rongent pas intérieurement ? Celui de Funny Games US n'est pas facile...

Sa vision m’est difficile. J’ai eu une réaction violente en voyant l’original. Je criais à la télévision. C’est sain en même temps, car il est difficile de nos jours de transformer le public en véritable spectateur réactif. C’est pourquoi ce film est incroyable car il produit cet effet là tout en sachant que c’est aussi du cinéma.

 

 

Comment réagissez-vous face à cette violence, au fait que nous devenons, toujours selon Haneke des produits gavés par un cinéma qui ne nous demande pas de réfléchir ?

Le cinéma peut-être nocif. Mon père travaillait douze heures par jour dans une usine de voitures, et comme bon nombre, il n’avait qu’une envie en rentrant c’était d’oublier, de se changer les idées, il s’installait devant la télé. Nombre de spectateurs n’ont pas envie de penser, d’analyser et des personnes font des films pour ce public. Ils leur donnent ce qu’ils veulent tout en les nourrissant de choses nuisibles.

 

Votre définition de la moralité a-t-elle changé au fil de votre carrière, et Funny Games US a-t-il perturbé cette vision ?

Ma moralité, je ne sais pas ce que c’est ! Le film n’est pas mauvais. La guerre, c'est mal. Il n’est pas pire qu’un stupide film d’action hollywoodien. Il est bien meilleur. Si les gens le trouvent négatif, il ne l’est pas plus que ces films-mlà.

 

Un film peut-il éduquer ?

Oui, comme il peut abêtir. Mais voilà ce que je crois, Si un jeune, un enfant voit un film violent, il y aura sûrement des conséquences. La violence est horrible, et a des répercussions. Quand vos héros tuent sans s’arrêter, en toute impunité, c’est terriblement néfaste. Si vous voulez que vos enfants soient intelligents ils faut les traiter autrement, et les prendre pour ce qu’ils sont.

 

Vous approuvez Haneke, quand il s’insurge contre la violence chorégraphiée, stylisée d’un John Woo ?

Beaucoup d’Américains ont été très durs envers Michael, et ont porté des jugements très sévères alors qu’il montre la violence d’une manière très difficile. Vous devez ressentir toute l’horreur d’une scène quand elle est horrible. Sinon ce n’est pas honnête. Il est sain de provoquer toutes sortes de réactions.

 

Vous aimez le théâtre... Kevin Spacey dit que les planches lui apportent 90 % de sa respiration ?

Tout ce que j’ai appris sur le jeu, ma technique me vient des planches. C’est ce qui fait la différence. Un acteur n’ayant pas goûté au théâtre ne sait pas qu’il peut être meilleur.

 

Vous faites des films depuis dix ans. Comment vous voyez-vous dans le paysage cinématographique ?

A chaque film, je me vois comme un nouvel arrivant. A Hollywood, je ne suis pas une star. Je ne suis pas très friand de Hollywood, en même temps tout se passe là-bas. Mais je n’y suis pas à l’aise.

 

Vous le regrettez ?

En aucune manière.

 

Qu’est-ce qui vous pousse à accepter un rôle ? On a l’impression que c’est avant tout la rencontre avec un artiste à part entière, car nombre de vos réalisateurs ont plusieurs cordes à leur arc...

L’important, c'est l’honnêteté. J’ai appris que la vision du réalisateur est primordiale. Peu importe votre niveau... Vous pouvez être le meilleur du monde, c’est toujours lui qui dirige. En premier lieu, je m’intéresse donc au scénario, au personnage, je me demande si je vais l’aimer, si la vision du metteur en scène est porteuse de quelques sensations, et donne matière à réflexion.

 

Comment fut le tournage ?

 

Drôle. Car très professionnel.

 

Il vous fallait vous amuser pour exorciser ?

Absolument, c’était indispensable vis-à-vis de mon personnage. Je savais que si je m’amusais au dehors, cela serait très noir à l’écran.

 

Haneke voulait que vous la jouiez façon comédie, dénué de toute émotion ?

Il fallait que je sois de très bonne humeur, presque joyeux. En même temps, je me dis que j’ai eu le rôle le plus facile.

 

Vous êtes chanteur dans un groupe de rock, Pagoda ?

 

Oui depuis six ans.

 

Pourquoi l’avoir fait ?

Quand j’ai appris la guitare, j’ai commencé à composer. Je joue tous les jours de ma vie. Normalement j’écris et je joue dans des petits clubs.

 

 

Quelles sont vos émotions quand vous jouez ?

J’ai l’impression d’être dans le ventre de ma mère.

 

Est-ce une renaissance à chaque fois que vous jouez ?

Parfaitement. Quand je joue, j’ai l’impression que c’est comme une prière. Je lâche tout, je suis parfois agressif.

 

Il faut paraît-il souffrir pour créer ?

C’est effectivement plus facile.

 
 

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